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Honorer Iannis Xenakis (François Rossé)

Pour bien des raisons, je me sens très proche de Iannis Xenakis, des raisons musicales certes, conceptuelles aussi dans son engagement artistique multiple, politique certainement car l'homme était engagé jusqu'à des prises de risques totales alors qu'il était encore en Grèce. Je crois que la force de Xenakis, et Olivier Messiaen l'a bien immédiatement compris alors qu'il était largement hors normes, était de pouvoir proposer un espace nourri à la fois par le souci radical de l'avancement dans une logique contemporaine et par des sources qui remontent à l'Antiquité, et pourquoi pas à la Préhistoire, à l'humain en tout cas. Conjuguer à la fois la modernité et l'origine des choses a pu conduire Iannis Xenakis à cette puissance à la fois créative et tellurique (cf. Jonchaies, Psappha, Diatope et bien d'autres). De nombreux compositeurs aujourd'hui lui sont redevables alors qu'il ne pratiquait aucun prosélytisme comme un certain compositeur dans son voisinage immédiat. Il défendait un concept et non un pouvoir. La force de sa pensée permettait à tout créateur d'en être inspiré sans pour autant être réduit à une attitude épigone post-xénakienne. Cette pensée n'était pas limitée à un dogmatisme musical de langage mais ouverte sur une dimension humaniste, philosophique qui pouvait aisément se résoudre de multiples façons dans l'une ou l'autre des attitudes artistiques et poly-artistiques.

A présent, comment honorer la mémoire de Iannis Xenakis ? Si l'on peut croire que l'identité n'est pas un cliché mais un mouvement, il peut certes être utile de garder la mémoire de l'homme et de son œuvre en référence, mais il est surtout vital de s'inspirer de l'attitude de Iannis Xenakis lui-même qui, je crois, n'avait pas l'habitude de s'attarder sur les chrysanthèmes et les objets culturellement intégrés. C'est donc un hommage actif qu'il faudrait lui rendre même si, certes, il m'est toujours difficile de passer à côté du métro Wagram sans penser aux fabuleuses journées qui lui avaient été dédiées dans les années 70, de passer à Cluny ou face au Centre Pompidou, sous une tente architecturée, sans revoir ses lasers et sons croisés. Je crois que, pour Xenakis, l'engagement artistique était total, à la fois dans son artisanat mais aussi dans sa philosophie et son engagement politique. Ne proposer aujourd'hui que la production "finie" aussi émouvante et belle soit-elle, est l'enfermer dans un couloir culturel, ce qu'il n'aurait probablement jamais supporté. C'est donc plutôt la génération suivante qu'il faut interroger l'actualité de Xenakis en 2008 alors que, malheureusement, lui-même ne pourra plus le faire. Il n'a guère eu d'élèves, dit-on (hormis Dusapin qui se revendique de cela), mais je crois qu'il a été une source essentielle de la planète musicale contemporaine entière et moi-même je revendique cette source (certes j'ai eu la chance de le côtoyer à Vanves dans une élaboration sur l'Upic) comme très importante dans ma propre démarche.

C'est donc bien la signification aujourd'hui de son œuvre, face à la philosophie prépondérante actuelle (euphémisme), la culture (euphémisme), la politique (euphémisme) et les attitudes artistiques qui sont en relation avec cet environnement d'aujourd'hui qu'il faudrait interroger au-delà des compilations qui bien entendu auraient à ce moment-là un sens bien plus vif comme référent dans une pensée vive actuelle.

Ainsi n'est-ce pas le "produit" Xenakis qui m'intéresse le plus mais la dynamique d'un tel engagement tel qu'il peut être interprété aujourd'hui face à l'aujourd'hui. La vie continue, et je reviens à ce que j'ai suggéré précédemment : l'identité est mouvement et non cliché même protégé par une association qui souhaite prolonger une mémoire ! C'est inévitable et cela nous dépasse en raison des processus biologiques et tout simplement cosmiques. Ce n'est donc pas l'utopique éternité de Xenakis qui importe mais la substance vitale, le mycélium de pensée qui peut nous relier à lui… et à d'autres, et au futur bien sûr.

 

François Rossé

automne 2008

 
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