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Phénomène Ooï (Kenichi Kinoshita)

En avril et mai 2002, la firme Timpani a enregistré quatre oeuvres symphoniques de Xenakis : Synaphaï, Horos, Eridanos et Kyania, poursuivant ainsi son cycle des enregistrements des oeuvres pour grand orchestre en collaboration avec l'Orchestre Philharmonique du Luxembourg dirigé par Arturo Tamayo, dont ce troisième volet sortait cette automne. Or, en raison de la présence d'un jeune pianiste japonais, Hiroaki Ooï pour le soliste de Synaphaï, le disque est sorti quasi simultanément au Japon.. Et c'est du tabac ! Le CD d'abord importé hors circuit officiel à l'initiative de certaines disquaires, puis officiellement par l'importateur Tokyo M-Plus, s'est vendu jusqu'à la fin de l'année, quelques 5000 exemplaires là-bas. Un phénomène d'autant plus surprenant compte tenu de la vente de ce type de produit qui ne se chiffrait d'habitude au mieux qu'à quelques centaine d'exemplaires sans plus.

Il est vrai, que le Japon occupe, très probablement tout premier rang dans le monde, après la France, qui comptent, aussi bien pour les interprètes que pour les mélomanes, le plus d'amateurs de la musique de Xenakis. Qu'on s'en souvienne, des frère et soeur pianistes, Yuji et Aki Takahashi, de même d'un concert de l'Orchestre de Paris dirigé par un certain Seiji Ozawa au début des années 1970, ainsi que, ce même Synaphaï exécuté par un autre pianiste Kazuoki Fujii sous la baguette de Gilbert Amy à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Radio-France. Du reste, la musique de Xenakis semble mieux appréciée en dehors du circuit académique de la musique contemporaine dite "officielle" : qu'on s'en souvienne encore qu'aussi bien Le Domaine Musical que l'Intercontemporain ont mis un certain temps pour passer une commande au compositeur.

Et, Synaphaï, réputé injouable avec ses 10 portées et 16 voix pour un seul pianiste soliste, personne n'en voulait, ni son créateur, Georges Pludermacher, ni l'"autorité" pianistique des oeuvres du compositeur, Claude Helffer, ni même le commanditaire d'Herma, Yuji Takahashi qui avait renoncé récemment à l'interpréter, cédant sa place à l'actuel titulaire de l'Intercontemporain, Hidéki Nagano, encore un Japonais, dirigé par Hiroyuki Iwaki, toujours un Japonais.

En voici un autre, encore et toujours un Nippone auquel la firme Timpani a fait appel pour son enregistrement et ceci à la suite d'une chaude recommandation du compositeur lui-même toute à fin de sa vie. Hiroaki Ooï, un jeune pianiste né en 1968, autodidacte de surcroît - tout comme Xenakis lui-même - l'avait joué en soliste en 1996 en trois concerts à Tokyo avec New Japan Philharmony Orchestra puis à sa ville natale, Kyoto avec l'Orchestre Symphonique de la Ville de Kyoto, tous les trois dirigés par Michiyoshi Inoué qui n'est pas un inconnu à Paris. On envoie la bande sonore et le vidéo à l'éditeur Salabert qui les transmettra au compositeur qui l'apprécie. Aussitôt l'éditeur, par le biais de son conseiller Radu Stan, aide le jeune pianiste à réaliser la création japonaise de l'autre concerto, Erikhthon en 2001.

Qu'un pianiste nippon, parfaitement inconnu du grand public enregistre à l'appui du grand compositeur, une de ses oeuvres mythiques pour un label français. C'est alors, la grande média entre en jeu. Doppée par un chauvinisme exacerbé, engendré par l'exploi du héros national en la matière, Seiji Ozawa à la tête d'un certain concert du Nouvel An à Vienne l'an dernier, une des chaînes télévisuelles majeures, Fuji-TV diffuse aux heures de grande audience, un reportage sur ce mystérieux inconnu qui vit actuellement à Berne en Suisse, poursuivant ses études du piano avec Bruno Canino, ainsi que de la musique ancienne (clavecin et orgue). Suit un grand hebdomadaire, par ailleurs très enclin à exploiter les faits divers du monde de la musique classique, le weekly Shinchô s'est mis à parler du fait, suivi de peu des presses plus spécialisées, The Record-Geijutsu entre autres, qui multiplient des articles, débats, interview... Les mythes gravitent autour : Synaphaï a rendu fous plus d'un interprète, le créateur japonais de l'oeuvre l'exécutait avec les mains ensanglantées tout comme Ooï lors de l'enregistrement -, un autre accidenté en tombant de l'escalier, tellement forte la pression..., on parlait de tout et de tout ! Et le résultat, c'est 5000 exemplaires de Xenakis III vendus rien qu'en trois mois.

Peu orthodoxe, ce type de tapage promotionnel en matière de la musique contemporaine, pourtant typiquement nippone, mérite d'être souligné toutefois. Qu'à cela ne tienne. Qui sait ?, parmi les 5000 acquéreurs curieux de Xenakis III au pays du Soleil levant, nombreux pourraient être ceux qui découvrent pour la première fois la musique de Xenakis. D'autant plus, qu'il se peut que pour la première fois depuis l'enregistrement mythique d'Aki Takahashi, un véritable travail de préparation sur les oeuvres pianistiques du compositeur, a été fait par ce jeune pianiste nipponne pour rendre exécutable ce monstre de concerto.

Depuis, le pianiste mijote d'autres projets d'enregistrements des oeuvres pianistiques et clavecinistiques du compositeur. Une autre ère de Xenakis s'ouvre-t-elle à l'orée du XXIe siècle ?... Alors, qui veut vendre des millions de CD Xenakis ?...

Kenichi KINOSHITA
(correspondant parisien de la revue THE RECORD-GEIJUTSU, Tokyo).


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